Une conversation avec Gaël.

Bijoux et objets d'art décoratif

Gaël a 26 ans. Dans son atelier sous les toits, il fabrique des bijoux et des objets décoratifs à partir de matériaux de récupération. Il lit tous les jours, travaille la nuit en internat pour payer ses factures, et avance, porté par ce qu'il appelle simplement la foi.

Qui es-tu, et que crées-tu ?

Je m'appelle Gaël Daugareil, j'ai 26 ans et je suis artiste. Dans mon atelier, je crée essentiellement des bijoux et des objets d'art décoratif. De temps à autre, je me consacre aussi à l'écriture et à l'illustration.

D'où vient ton univers ?

Je crois qu'il prend racine dans mes souvenirs d'enfance. L'atelier de charpente de mon père, dans lequel je traînais souvent. Cette odeur de bois si singulière, elle me vient encore aux narines. Ces outils, cette matière, cette sueur. Mais aussi et surtout une certaine dignité dans le travail. C'est là que la graine a été plantée.

Mon univers s'est ensuite façonné par les livres, je lis quotidiennement depuis des années, et par une pratique régulière, en retrait. D'abord sur un établi dans ma petite chambre d'adolescent, puis dans mon atelier. Cette mise en mouvement continue de mes mains et de ma curiosité m'a permis de développer ma mythologie personnelle.

Quand tu es seul dans ton atelier, qu'est-ce qui se passe vraiment ?

Il y a une multitude de sons qui se rencontrent. La musique en fond, pas trop forte, je ne veux pas qu'elle m'extirpe de ma concentration. Le chant des oiseaux, que m'offre la petite fenêtre circulaire avec vue sur la cime des arbres. Et puis les bruits des outils : le maillet contre l'enclume, les limes qui crissent, le chalumeau qui souffle, le bocfil qui découpe le métal.

C'est quoi l'ambiance pour quelqu'un qui entre pour la première fois ?

Ceux qui sont venus me rendre visite disent que c'est un lieu chaleureux. La charpente apparente, les murs oranges, la bibliothèque, les outils et les expérimentations qui traînent un peu partout, tout ça participe à cette atmosphère.

Ebarbage

Comment reconnais-tu aujourd'hui qu'une pièce est honnête ?

Je pense qu'on reconnaît l'honnêteté d'une pièce à la façon dont son créateur en parle. Quand un ouvrage a été réalisé avec le cœur, le vocabulaire laisse place aux émotions. C'est une histoire charnelle, parce qu'au travers de l'objet, c'est aussi l'artiste qui se réalise lui-même. Se mettre à nu comme ça, c'est une vraie épreuve.

Est-ce qu'une pièce honnête peut déplaire ?

Absolument. C'est même l'un des signes. C'est d'ailleurs l'un des premiers pièges quand on débute : à trop vouloir plaire, on perd son identité. L'alignement entre une œuvre honnête et son créateur raconte déjà tout, sans avoir besoin de mots. La prestance de l'objet suffit.

Qu'as-tu dû désapprendre pour trouver ta propre voie ?

Précisément ça : vouloir plaire à tout le monde. C'est d'autant plus fort quand on gravite autour de la bijouterie en France, une discipline très clairement définie dans l'imaginaire collectif, le luxe à la française, la place Vendôme.

Aujourd'hui, quand on me demande ce que je fais, je ne dis pas que je suis bijoutier. Je dis que je suis artiste. Mon exploration des styles décoratifs anciens et des matériaux de récupération ne correspond pas à l'image traditionnelle. Je joue avec ça, et petit à petit, j'affirme mon identité.

Qu'est-ce qui t'a aidé à retrouver le cap quand le doute pesait ?

La foi. Pas au sens religieux, je ne crois pas en une seule chose précise et définie, mais en un ensemble : je crois en mon art, en mes capacités, et je fais confiance à la vie, qui récompense toujours les efforts.

Et humainement, tu as eu des soutiens ?

Oui, des amis artistes, des enseignants, des gens qui ont su trouver les mots justes pour me pousser hors de ma zone de confort, tout en respectant le fond de mon identité. C'est un dosage très subtil, entre exigence et bienveillance. Quand on ressent ça, une relation de confiance se met en place. C'est le ciment de toute une avancée artistique.

Comment protèges-tu ton espace intime de création dans un monde qui demande de tout montrer ?

Si protéger signifie ne pas montrer, alors je ne corresponds pas à cette définition. J'accepte de montrer l'intimité de ma création, parce que c'est là que réside toute la vérité. Mais avant de pouvoir faire ça, il faut être suffisamment ancré dans ses valeurs, sinon, on risque de se changer pour coller à l'univers des réseaux. Il est facile de s'oublier dans un monde qui vous pousse à publier ce qui fera sensation.

Tu montres beaucoup l'envers du décor, les mains abîmées, l'établi en désordre. C'est un choix assumé ?

Complètement. Je n'ai jamais honte de ça. L'envers du décor est vecteur de vérité précisément parce qu'il n'est pas instagrammable. En ne cédant pas à la pression du contenu parfait, la course aux followers est plus lente, mais infiniment plus gratifiante, parce qu'on sait que chaque nouvelle personne qui s'abonne est réellement touchée par ce qu'on propose.

Découpage

Y a-t-il une pièce qui te ressemble plus que les autres ?

Non. Je sais que chacune de mes pièces est en accord avec qui je suis. Parfois, il y en a qui au final me déplaisent, mais ce n'est pas inintéressant pour autant. C'est un détour qui m'aide à affiner le projet final.

Je préfère prendre ce temps long, ce temps de l'errance créative, plutôt qu'entrer dans une surproduction qui me pousserait à diffuser des pièces qui ne me ressemblent pas vraiment.

Qu'est-ce que les gens ne voient pas dans ton travail ?

Le temps. Les gens ont du mal à se rendre compte du temps nécessaire pour fabriquer une pièce, que ce soit pour une création unique ou une simple réparation. Je ne leur jette pas la pierre : c'est difficile à mesurer quand on ne baigne pas dans ce milieu. L'industrialisation a rendu les processus de fabrication invisibles.

Est-ce que tu penses que c'est ton rôle de changer ça ?

Oui, je le pense profondément. Il est de notre devoir, en tant qu'artisans, de sensibiliser les gens à la multitude de gestes qui donnent naissance à un objet. Redonnons de la concrétude aux artefacts qui peuplent nos vies. De là découlera une meilleure compréhension des prix, mais aussi l'envie de transmettre de beaux objets.

Si tu pouvais retirer une seule contrainte aujourd'hui, laquelle serait-ce ?

Le besoin de gagner de l'argent. Aujourd'hui, je ne gagne pas suffisamment pour vivre uniquement de mon art. Je complète avec un poste de surveillant en internat, la nuit. La cohabitation de ces deux vies me fait vivre des semaines parfois usantes. Mais c'est le jeu, je l'accepte, et j'avance, porté par cette même foi.

Si tu devais résumer ton métier en une seule phrase ?

« L’utopie, par définition, est incertaine ; l’est beaucoup moins le tableau de l’existant qu’elle permet de tracer et de juger à contrario ».

Phrase extraite de la quatrième de couverture du livre « Nouvelles de nulle part », écrit par William Morris en 1890, et réédité en 2008 par les éditions « Ressouvenances ».

Le métier d'artiste est une manière de proposer des alternatives, de vie, d'opinions, de façon de faire-monde.

Qu'est-ce que créer te permet de comprendre sur toi-même ?

Ça m'a permis de comprendre que j'étais quelqu'un d'unique. Ce qui peut paraître prétentieux, mais en réalité, tout le monde l'est. Il faut simplement trouver un exutoire, un révélateur qui fait émerger cette singularité. C'est un jeu de piste : rien ne s'acquiert facilement, il faut rester en mouvement, prêt à faire de nouvelles expériences.

Est-ce que ça se passe pendant la création, ou après ?

Plutôt après. Pendant, ça ressemble à une pulsion, un feu qui s'empare de moi et qui me concentre uniquement sur ce que je suis en train de faire. Ce n'est pas vraiment un moment propice au questionnement. C'est quand je contemple ce que j'ai fait que les vraies questions commencent.



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