La frontière entre artisanat et assemblage

Par la rédaction Agöra - Février 2026

Depuis quelques mois, des pétitions circulent dans les milieux de la céramique, de la maroquinerie, du textile. Des artisans s'insurgent contre des marques qui revendiquent le mot "artisanal" pour des produits fabriqués en série. La colère est compréhensible. Mais elle pose, en creux, une question que personne ne tranche vraiment : qu'est-ce qui fait qu'un objet est artisanal ? Pas administrativement. Réellement.


L'insulte et la question

Il y a dans ces pétitions une blessure réelle. Celle de quelqu'un qui a passé dix ans à maîtriser un geste, à comprendre la résistance d'une argile ou le comportement d'un cuir selon la saison, et qui voit ce même mot apposé sur une étagère de grande surface, à côté d'un pot moulé par machine et peint à l'aérosol.

Mais la colère, aussi légitime soit-elle, ne constitue pas une définition. Et c'est précisément une définition qui manque, ou plutôt : il en existe trop, qui ne se recouvrent pas.

En France, le titre d'artisan est encadré par la loi de 1996 dite "loi Raffarin" : il suppose une qualification reconnue, une inscription au Répertoire des Métiers, un effectif plafonné à dix salariés. En Italie, le statut d'artigiano obéit à des critères comparables. En Allemagne, le système des Handwerksberufe, structuré autour de la Meisterbrief, ce diplôme de maîtrise exigé dans plus de cinquante métiers, est probablement le plus robuste d'Europe en matière de transmission et de protection des savoir-faire. Mais toutes ces définitions sont administratives. Elles disent qui peut légalement se dire artisan. Elles ne disent pas ce que c'est qu'un objet artisanal.

C'est là que tout se complique.


Ce que le geste contient

Quand on parle d'artisanat, on invoque au moins trois choses simultanément, et on les confond presque toujours.

Il y a d'abord la technique : la maîtrise d'un savoir-faire transmis, appris dans le corps autant que dans l'intellect. Un maroquinier qui sait lire une peau, sentir où elle cédera, où elle tiendra, c'est cela, une technique artisanale. Elle ne s'apprend pas en regardant une vidéo. Elle suppose des années d'erreurs consenties, une forme de dialogue muet entre la main et la matière.

Le philosophe Richard Sennett, dans Ce que sait la main, a décrit ce phénomène avec une précision rare : le geste artisanal n'est pas l'exécution d'un plan préétabli. C'est une conversation. La main propose, la matière répond, la main s'ajuste. Ce va-et-vient entre intention et résistance, entre ce qu'on voulait faire et ce que la chose permet, est au cœur de toute pratique artisanale digne de ce nom. Il est, par définition, impossible à mécaniser entièrement : une machine n'ajuste pas, elle répète.

Il y a ensuite l'échelle : l'artisanat implique une production suffisamment limitée pour que chaque objet reste la responsabilité d'un être humain identifiable. Pas nécessairement unique, un atelier de cinq personnes peut produire plusieurs centaines de pièces par an. Mais suffisamment restreinte pour que la chaîne entre la décision et l'objet ne soit jamais rompue.

Il y a enfin l'intention incorporée : quelque chose qui a à voir avec la présence dans le geste. L'objet artisanal porte une trace, pas nécessairement visible, mais réelle et physiquement inscrite dans la matière. Une légère variation dans l'épaisseur d'une paroi. Un reflet qui ne se répétera pas exactement d'une pièce à l'autre. Ce que les Japonais nomment wabi-sabi, l'imperfection comme signature de la vie, comme preuve qu'une main est passée là, n'est pas une esthétique du défaut.

C'est une philosophie de la présence.


L'assemblage, ce n'est pas rien

Il faut pourtant résister à une tentation symétrique : celle de traiter l'assemblage comme une imposture par nature.

Assembler des composants achetés à des fournisseurs, les agencer avec soin, les ajuster, les personnaliser, c'est un métier. Ce n'est pas de l'artisanat au sens traditionnel, mais c'est une compétence, parfois un art. Des luthiers travaillent avec des cordes et des mécaniques qu'ils n'ont pas fabriquées. Des couteliers achètent leur acier en barre. Des ébénistes commandent leurs quincailleries. La chaîne de production n'a jamais été entièrement close, et prétendre le contraire relève d'un mythe de l'autarcie créatrice qui n'a probablement jamais existé.

La vraie ligne de fracture n'est pas entre "faire de ses mains" et "assembler". Elle est entre ce qui suppose un jugement à chaque étape et ce qui n'en suppose aucun.

Un bijoutier qui choisit une pierre, évalue sa lumière propre, décide comment la sertir en fonction de ce qu'il voit ce jour-là, même s'il utilise des outils électriques, même s'il achète son métal en lingot, exerce un jugement continu. Chaque décision engage sa responsabilité esthétique et technique. L'objet en porte l'empreinte, même imperceptible.

Un opérateur qui visse un couvercle standardisé sur un pot standardisé selon un protocole standardisé n'exerce aucun jugement. L'objet en est vide. Peu importe ce qu'on écrit sur l'emballage.

Le marché du mot

C'est là qu'intervient une réalité économique que les pétitions effleurent sans toujours la nommer clairement : le mot "artisanal" est devenu, au cours des vingt dernières années, un actif marketing. Et comme tout actif, il fait l'objet de stratégies d'appropriation.

Les études de marché sont concordantes : en Europe, les consommateurs associent le terme à des valeurs de qualité, d'authenticité, de durabilité. Ils sont prêts à payer un premium. Ce premium peut aller, selon les catégories de produits, de 20 à 80 % au-dessus du prix d'un équivalent industriel. Dans ce contexte, la tentation de s'emparer du vocabulaire sans en assumer les contraintes est structurelle, pas anecdotique.

La réglementation européenne, elle, tâtonne. Le règlement sur les indications géographiques, qui protège des appellations comme le cuir de Córdoba ou la dentelle de Bruges, offre une protection territoriale et technique réelle, mais limitée à des savoir-faire localisés. La directive sur les pratiques commerciales déloyales de 2005, révisée en 2019, interdit les allégations trompeuses, mais sa mise en œuvre reste largement nationale, inégale, et tributaire de la capacité des États à instruire des plaintes qui demandent des expertises coûteuses.

Il existe, au Parlement européen, des discussions récurrentes sur la création d'un label "artisanat européen" harmonisé. Elles achoppent régulièrement sur la même difficulté : comment définir ce qu'on veut protéger sans exclure des pratiques légitimes qui ne rentrent pas dans les cases ? La question n'est pas bureaucratique. Elle est fondamentale.

La zone grise, habitée

Ce qui rend le débat si difficile, c'est que la frontière ne passe pas entre les bons et les mauvais. Elle traverse des ateliers entiers, des carrières, des choix individuels.

Prenons un exemple volontairement ambigu : un céramiste qui commence par tourner chaque pièce à la main, puis, pour répondre à une commande d'hôtel, décide de couler certaines formes en moule tout en assurant lui-même l'émaillage et la cuisson. Est-il encore artisan ? En partie. Sur quelles pièces ? Pour quel acheteur ?

Ou encore : une maison de mode qui sous-traite la fabrication à un atelier familial en Toscane, dix personnes, techniques traditionnelles, cuirs sélectionnés à la main, mais appose sa propre marque en omettant toute mention de l'atelier. Le produit est artisanal. Le discours commercial est-il honnête ?

Ces zones grises ne sont pas des exceptions marginales. Elles sont le terrain ordinaire de l'économie des métiers du faire. Et c'est dans ces zones que la définition administrative se révèle insuffisante, parce qu'elle ne capture ni la réalité du geste, ni la chaîne des responsabilités.

Ce que l'acheteur fait, sans le savoir

Il y a une dernière dimension, rarement mentionnée dans ces débats : le rôle de celui qui achète.

Un objet artisanal n'existe pleinement que dans une relation. Pas une relation sentimentale ou morale, une relation d'attention. Quelqu'un qui regarde, qui touche, qui comprend que derrière cet objet il y a une personne qui a pris des décisions. Cette attention-là ne tombe pas du ciel. Elle se cultive, ou elle s'atrophie.

L'anthropologue Tim Ingold, dans ses travaux sur ce qu'il appelle la "pensée par la matière", défend une idée dérangeante : nous avons progressivement désappris à lire les objets. Nos environnements saturés de reproductions industrielles nous ont rendus fonctionnellement aveugles aux traces du faire. Nous savons encore qu'une chose "a été fabriquée" mais nous ne savons plus comment la regarder pour comprendre par qui, avec quoi, dans quel état d'esprit.

Cette cécité n'est pas irréversible. Mais elle a un coût. Quand elle se généralise, ce n'est pas seulement le mot "artisanal" qui perd son sens, c'est une certaine façon de faire des choses, et de s'y rapporter, qui devient proprement incompréhensible.


Ce qui mérite vraiment d'être protégé

Les pétitions qui circulent ont raison sur l'essentiel : quelque chose est en train d'être capturé, et cette capture fait du tort. Mais la réponse ne viendra pas d'un label supplémentaire, l'Europe en est déjà parsemée, et leur prolifération les a rendus presque illisibles.

Ce qui mérite d'être défendu, ce n'est pas un mot. C'est la possibilité pour quelqu'un de vivre de son jugement singulier, de cette capacité à entrer en conversation avec une matière, à en sortir quelque chose qui n'existait pas avant, et à en répondre entièrement.

Ce qui mérite d'être attaqué, c'est la confusion organisée qui rend cette singularité invisible dans le marché. Pas par naïveté ou maladresse, mais délibérément, parce que la confusion est rentable.

La différence entre artisanat et assemblage n'est pas une question de pureté. C'est une question de présence. Et la présence, contrairement à un label, ne peut pas être usurpée indéfiniment. Elle finit toujours par se lire, ou par son absence, ou par sa trace.


Agöra - Réflexions. Ce texte fait partie d'une série sur les tensions qui traversent les métiers du faire en Europe.


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